La légende d’Anna Maria Von Stockhausen traverse les siècles comme une ombre tenace, un murmure mêlant effroi et fascination. Pour certains historiens, elle n’est qu’un mythe gonflé par l’imaginaire populaire.
Pour d’autres, son nom figure bel et bien dans des archives locales poussiéreuses du centre de l’Allemagne, associé à une série de procès pour sorcellerie particulièrement énigmatiques.
Ce qui distingue son histoire des centaines d’autres femmes accusées durant la grande chasse aux sorcières, ce n’est pas seulement l’accusation elle-même, mais le fait — rapporté dans de multiples témoignages — qu’elle aurait survécu à six tentatives d’exécution.
Dans une époque où la rumeur valait parfois plus que la vérité, et où la peur se propageait plus vite que les messagers, Anna Maria devint rapidement une figure à la fois redoutée et sacralisée, capable de glacer le sang d’un siècle entier.

Les premières traces de son existence remontent à la fin du XVIᵉ siècle, dans un petit village forestier situé à la frontière de la Thuringe. On y décrit une jeune femme d’une beauté singulière, mais aussi d’une indépendance mal vue dans une société dominée par la méfiance.
Elle vivait seule, soignait les animaux blessés, connaissait les plantes médicinales et parlait plusieurs langues apprises auprès de voyageurs. Si de telles qualités seraient admirées aujourd’hui, elles attiraient alors la suspicion.
On l’accusait d’avoir une influence étrange sur les bêtes, de deviner les maladies avant même qu’elles ne frappent, de sentir les tempêtes comme si le vent lui parlait. Tout cela, combiné à de mystérieuses morts d’enfants durant un hiver particulièrement rigoureux, conduisit à sa première arrestation.
Le procès fut expéditif. Les juges, convaincus d’avoir affaire à une servante du diable, la condamnèrent au bûcher. Son exécution fut organisée sur la place principale du village, devant une foule terrorisée et avide de purification morale.
Pourtant, lorsque les flammes furent allumées, un événement inattendu se produisit : la corde qui la maintenait attachée céda brusquement, les bûches refusaient d’embraser malgré les torches, et Anna Maria fut retrouvée encore vivante, à peine brûlée, au milieu d’un brasier qui avait consumé tout le reste.
Certains décrivirent une femme calme, presque sereine ; d’autres affirmèrent qu’elle souriait, comme si la mort n’avait aucune emprise sur elle. Les bourreaux, effrayés, y virent un signe du diable. Les villageois, eux, se demandèrent si Dieu ne tentait pas de dire quelque chose.
Mais le pardon n’existait pas pour une femme déjà jugée coupable. Elle fut emprisonnée à nouveau, et un second châtiment fut décidé : la noyade. On l’emmena à la rivière gelée, on l’attacha à un rocher, et elle fut jetée dans les eaux sombres.
Pourtant, quelques heures plus tard, un berger affirma l’avoir vue traverser lentement un champ voisin, trempée mais vivante, sans trace des liens censés la retenir au fond du fleuve.
Lorsque les soldats envoyés pour vérifier le récit la retrouvèrent, elle aurait simplement dit : « L’eau ne juge pas les innocents. »

Les tentatives suivantes furent tout aussi troublantes. On tenta de la pendre — la corde se rompit avant qu’elle n’étouffe. On tenta de l’empoisonner — les gardes chargés de surveiller sa cellule témoignèrent qu’elle dormit paisiblement pendant deux jours avant de se réveiller indemne.
On tenta de l’enterrer vivante — la tombe fut retrouvée vide le lendemain matin. Enfin, la sixième exécution, la plus brutale, consistait à la rouer de coups en public pour montrer à la population qu’aucun corps ne pouvait résister éternellement.
Pourtant, malgré des blessures qui auraient tué n’importe qui, elle survécut encore, brisant ainsi le dernier reste de confiance que les autorités conservaient dans leurs propres pratiques.
Plus les tentatives échouaient, plus sa réputation grandissait. Des rumeurs disaient qu’elle marchait la nuit sous la lune sans projeter d’ombre. Certains prétendaient qu’elle parlait aux arbres, d’autres qu’elle connaissait les secrets des morts.
Les enfants chuchotaient son nom pour se faire peur, tandis que les nobles et religieux débattaient pour savoir si elle était une envoyée démoniaque ou une martyre victime de la folie collective.
Son histoire circulait de village en village, puis de région en région, transformant une femme ordinaire — qu’elle le fût ou non — en symbole vivant d’un mystère insoluble.
.jpg)
Ce qui se passa ensuite demeure incertain. Les archives officielles s’arrêtent brusquement après la dernière tentative d’exécution. Aucune mention de sa mort, aucun acte de sépulture, aucune trace d’exil.
Comme si Anna Maria avait disparu de la même façon qu’elle avait défié les flammes, l’eau et la terre : en échappant à toute logique. Certains chroniqueurs ultérieurs affirment qu’elle aurait quitté l’Allemagne pour rejoindre les montagnes helvétiques, où elle aurait vécu en ermite.
D’autres soutiennent qu’elle aurait été secrètement protégée par une communauté rurale qui voyait en elle non pas une sorcière, mais une miraculée. Dans l’imaginaire populaire, elle ne mourut jamais : elle s’effaça simplement, laissant derrière elle un silence encore plus effrayant que sa légende.
Aujourd’hui, son nom continue d’alimenter débats, études et récits fantastiques. Était-elle une femme exceptionnellement résistante, une victime injustement persécutée, ou un symbole créé par la peur collective ? Aucune réponse définitive n’existe.
Ce qui demeure, en revanche, c’est l’impact puissant de son histoire : celle d’une femme qui, à une époque dominée par les superstitions et la violence, devint malgré elle le visage de l’inexplicable.
Sa légende rappelle que les sociétés qui cherchent des monstres finissent souvent par en créer — et parfois, ces monstres leur échappent complètement.